Démarche & Projet artistique de la Compagnie

Christophe Laparra


Le regard sur son propre travail est toujours un exercice long et délicat et doit être en permanence remis en question. En ce qui me concerne, cette introspection est d’une très récente actualité. C’est véritablement sur la création du spectacle tiré du roman « La peau et les os » de Georges Hyvernaud que cette réflexion s’est mise en place. Jusque-là elle était restée plus ou moins informulée. À partir de cette création, j’ai effectué un retrait. J’ai choisi de m’éloigner physiquement du spectateur afin de lui laisser une entière liberté  de regard sur l’œuvre qui lui est proposée. La même démarche préside dans le choix des textes. Je veux des écritures qui soient à une juste distance de leurs personnages. Ni en empathie complète avec eux et jamais en jugement. J’ai besoin que l’écriture d’un auteur rende la parole véritable des identités qu’elle traite et que par cet acte de vérité intellectuelle elle offre à l’écoute la poétique des langages individuels et collectifs.

 

Il me semble que le traitement scénique des personnages est une des données essentielles d’un regard humaniste. Incarner c’est rendre visible une identité fictionnelle. Les personnages sont, au travers de leur langage et de leurs actes, les révélateurs de cette identité. Il faut avoir le souci de se rapprocher au maximum de cette réalité, de cette vérité proposée par une écriture. Il n’y a pas qu’une seule manière de traiter scéniquement un texte mais il y a, à mon sens, une préoccupation majeure pour un metteur en scène : instituer un rapport d’intégrité artistique et intellectuel avec les humanités traitées.


Je travaille sur une écriture scénique qui prend en compte la spatialisation, la temporalité, l’écoute, la parole, le corps et la littérature. Il me semble que mettre en scène c’est peindre. Il me faut penser un espace dans un cadre vu depuis un lointain. La perspective est une des données fondamentales avec laquelle je travaille. Oublier la perspective et c’est annuler la possibilité de faire advenir une véritable écriture scénique pour ne livrer qu’une médiocre et plate illustration.


Ce que je cherche, au travers d’une incarnation scénique des choses de l’esprit, c’est donner figure au néant. Les textes choisis font aussi écho à cette préoccupation. Pour moi, l’art doit travailler à rendre visible cette vue de l’esprit. Il doit chercher à traduire dans sa représentation, par les formes qu’il emprunte et les matériaux qu’il utilise, une incarnation sensible qui permette d’appréhender cet infini.


C’est donc un objet purement subjectif que je propose au regard du spectateur. Aussi dois-je impérativement le laisser libre d’une fonction critique vis-à-vis de cet objet afin que sa propre subjectivité puisse s’y exercer librement.


Cette juste distance avec le spectateur s’instaure aussi par l’importance donnée au travail sur le détail. Travailler sur le détail, c’est non pas ornementer, non pas illustrer mais bien plutôt radicaliser, épurer le propos et l’œuvre proposée. Travailler sur le détail, c’est ôter de la matière. C’est enlever plutôt qu’ajouter. Plus je retranche de matière, plus je laisse le spectateur travailler. Je ne lui mens pas. Je ne lui indique pas un unique sens. Bien au contraire par l’épure de la matière traitée, je lui laisse toute sa liberté de positionnement intellectuel et sensible face à la proposition artistique qui lui est faite. C’est l’épure qui laisse libre cours à la subjectivité de l’autre.


Je crois à un travail sur « un réalisme décalé » voire « un réalisme distancié ». Il s’agit en fait de se réapproprier le réel (et ses moyens de représentation) et de chercher à le faire entendre dans sa réalité propre. Pour rendre ce « réalisme décalé », il me faut toujours être soit en deçà soit au-delà de l’objet traité. Ce que je cherche, c’est de rendre indéfinissable tout élément scénique et non l’utiliser de manière littérale ou illustrative. Pour cela, il doit être soit traité soit pensé par rapport à son environnement final. Si tel n’est pas le cas pour l’un de ces éléments alors, il ne doit pas faire partie de l’objet final. C’est qu’il est inutile, superflu. À partir de ce traitement « un réalisme décalé » peut advenir et laisser apparaître un théâtre de l’inquiétude. À savoir, un théâtre où « toutes choses sont muables et proches de l’incertain ». (In Abbés de Pierre Michon).

Christophe Laparra

Photo : Richard Sandra